Bouc émissaire

Sommaire

Référent culturel

Le terme de bouc émissaire correspond à l'origine à un rite expiatoire annuel des Hébreux longuement décrit dans le seizième chapitre du Lévitique. Le grand prêtre devait prendre deux boucs puis les tirer au sort. L'un était directement sacrifié à Dieu, tandis que l'autre était envoyé dans le désert vers Azazel, démon sauvage, sans doute un ange déchu, dont le nom signifie dieu-bouc. C'est ce deuxième bouc qui est appelé bouc émissaire, du latin ecclésiastique caper emissarius (le bouc envoyé, lâché). Le rôle exact du bouc émissaire est clairement décrit dans le texte biblique :

« Aaron lui posera les deux mains sur la tête et confessera à sa charge toutes les fautes des Israélites, toutes leurs transgressions et tous leurs péchés. Après en avoir ainsi chargé la tête du bouc, il l'enverra au désert sous la conduite d'un homme qui se tiendra prêt, et le bouc emportera sur lui toutes leurs fautes en un lieu aride. » (Lévitique XVI:21-22)

Dans le même ordre d'idée, celui du sacrifice de substitution, Lévitique IV:22-26, propose, un sacrifice d'expiation propre au péché d'un chef, lequel rejaillit sur l'ensemble de la communauté :

Si c'est un chef qui a péché, en faisant involontairement contre l'un des commandements de l'Éternel, son Dieu, des choses qui ne doivent point se faire et en se rendant ainsi coupable, et qu'il vienne à découvrir le péché qu'il a commis, il offrira en sacrifice un bouc mâle sans défaut. Il posera sa main sur la tête du bouc, qu'il égorgera dans le lieu où l'on égorge les holocaustes devant l'Éternel. C'est un sacrifice d'expiation. Le sacrificateur prendra avec son doigt du sang de la victime expiatoire, il en mettra sur les cornes de l'autel des holocaustes, et il répandra le sang au pied de l'autel des holocaustes. Il brûlera toute la graisse sur l'autel, comme la graisse du sacrifice d'actions de grâces. C'est ainsi que le sacrificateur fera pour ce chef l'expiation de son péché, et il lui sera pardonné.

Entrée dans la langue française

L'expression française bouc émissaire est mentionnée dans le dictionnaire de Furetière (1690), avec une définition identique à celle donnée ci-dessus. Par la suite, on l'a utilisée pour désigner une personne sur laquelle on fait retomber les fautes des autres. Ce sens est déjà attesté au XVIIIe siècle, Georges Clemenceau le reprendra plus tard à propos de l'affaire Dreyfus :

« Tel est le rôle historique de l'affaire Dreyfus. Sur ce bouc émissaire du judaïsme, tous les crimes anciens se trouvent représentativement accumulés. » (cité par le Thésaurus de la Langue Française)

Anthropologie

Chez les ethnologues contemporains, le concept de bouc émissaire désigne l'ensemble des rites d'expiation dont use une communauté. Le premier à avoir utilisé ce concept est James George Frazer, qui a écrit un ouvrage dont le titre français est Le bouc émissaire, étude comparée d'histoire des religions (première traduction en 1925).

Sociologie

Plus récemment, René Girard est également l'auteur d'un ouvrage intitulé Le Bouc émissaire (1982) qui montre à l'œuvre ce phénomène qu'il nomme le triangle mimétique : Le triangle mimétique décrit ce jeu symbolique, dans lequel B dispose d'un bien dont A pense qu'il est lui-même dépourvu ou dont A pense que sa propre jouissance du même bien est menacée par le seul fait que B en dispose. Les trois pôles du triangle sont A, B et le bien supposé.

Comme le note René Girard

« Fixer son attention admirative sur un modèle, c'est déjà lui reconnaître ou lui accorder un prestige que l'on ne possède pas, ce qui revient à constater sa propre insuffisance d'être. […] Comme le note René Girard, le sujet méconnaîtra toujours cette antériorité du modèle, car ce serait du même coup dévoiler son insuffisance, son infériorité, le fait que son désir est, non pas spontané mais imité. Il aura beau jeu ensuite de dénoncer la présence de l'Autre, médiateur de son désir, comme relevant de la seule envie de ce dernier » (Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, 1961)

Plutôt que de consentir à ce que B dispose de ce bien (sans même que la nécessité de vérifier que B en dispose se fasse jour), A décidera de tuer (véritablement ou symboliquement) B. B devient alors le bouc émissaire.

Sociopsychanalyse et psychiatrie

Au carrefour de la sociologie des organisations et de la psychiatrie, le Dr. Yves Prigent dans son livre la cruauté ordinaire (Desclée de Brouwer (2003) analyse le comportement de petits groupes menés par un pervers envieux. Ces phénomènes sont attestés par Lebon dès la fin du XIXe siècle dans l'âme collective de la foule et par Sigmund Freud qui, lui, expose la violence d'un groupe piloté par un pervers envieux.

L'attaque se porte sur celui qui dispose d'une vie intérieure profonde ou de compétences affirmées selon le principe que le clou qui dépasse connaîtra le marteau (Li M'Hâ Ong). Le pervers agit sans intentionnalité claire car il ne peut exprimer son manque par le logos. Il transforme donc un souci impensable (l'envie qu'il ressent qu'il ne peut s'avouer sans perdre la face à ses propres yeux) en un souci pensable à l'occasion d'un travail psychique. Il emet donc un double message :

Livré à l'impensable, la pulsion de mort, il emet un message organo-dynamique. Le pervers tâche de détruire le lieu du langage, le trognon (selon Jacques Lacan) à savoir la base même de la personnalité humaine de la personne qu'il persécute. Faute d'espace psychique intérieur, le pervers dirige son action contre l'espace intérieur de l'autre, i.e. diffâmant l'autre si l'autre est un être éthique, tachant de désoler (de rendre désert) l'autre de manière généralement cynique en s'affranchissant, pour ce faire, des règles de sociabilité ou de civilité les plus courantes qui ne sauraient être appliquées qu'aux autres, son public.. Le pervers laisse entendre de façon répétée les mesures qu'il prend pour brimer sa victime est souhaitable selon les dires des autres…Mais aussi, le pervers tâche de détruire ce qui rend l'autre spécifique, ce pourquoi il est apprécié. Méfie-toi car c'est ce que tu as de meilleur est la règle de l'exclusion du bouc émissaire.

Le pervers envieux hait la singularité parce que lui même en est dépourvu ; de ce fait, elle lui fait ombrage. Il projette sur autrui les difficultés qu'il pourrait avoir lui-même parce qu'il est dépourvu des outils pour les régler. L'objectif consiste à anihiler l'identité sociale de l'autre ou la reconnaissance sociale dont serait susceptible de bénéficier le sujet de sa haine ; cette reconnaissance qui, selon le pervers envieux, ne serait due qu'à lui-même.

Le groupe, en le suivant, émet une reconnaissance de la parole du pervers, lui accorde un brevet de séduction, afin de procéder à l'éviction du « trop vertueux » ou « trop compétent ». La perversité est contagieuse. Ce phénomène préside à l'ostracisme (Thémistocle) dont le point de départ est l'envie, dans la constatation que l'autre a quelque chose en soi d'éminent

Si le sujet de haine cède à l'injonction du pervers, par exemple s'il se défend contre chaque diffamation (qui précède immanquablement le jeu pervers), il recevra un traumatisme second. Plus l'objet de la haine perverse se défend, plus le groupe se dit qu'il n'y a pas de fumée sans feu, le traite de paranoïaque ; si le sujet de la haine ne se defend pas, le groupe considère que le pervers a raison. Le jeu pervers a pour but de dépouiller le sujet de haine de sa dignité.

Le pervers s'attaque aux forces de liaisons, spécifiquement au lien entre la pulsion de vie et la pulsion de mort.

L'emprise, la manipulation se font alors sentir tant sur le bouc émissaire que sur le groupe qui demeure inconscient des évènements.

Voir aussi

Bibliographie

Articles connexes

See also: Bouc émissaire, 1690, 1925, 1982, Affaire Dreyfus, Anthropologie, Antoine Furetière, Georges Clemenceau, Harcèlement