Diabolisation
On nomme diabolisation le procédé consistant à donner une forte connotation négative à idée, un groupe ou un individus de sorte que sa seule évocation suscite une réaction de rejet. Cette personne, ce groupe ou cette idée sont nommées ici objet de la diabolisation.
On peut ainsi noter, en général, qu’il s'agit d'un conflit entre un groupe « dominant », garant du conformisme, et un groupe « déviant ». La diabolisation peut être indistinctement le fait de l’une ou des deux parties. À la longue ces parties tendent à accentuer cette polarisation et à se définir par leur opposition: « nous sommes tout le contraire de ce qu’ils sont, c’est-à-dire que nous représentons le bien car eux représentent le mal».
La diabolisation peut être intentionnelle ou résulter de processus sociaux comme les effets de groupe. Quand la diabolisation est organisée volontairement, avec un objectif précis, on parle de campagne de diabolisation.
| Sommaire |
Apparition historique
En 1486 les inquisiteurs Jacques Sprenger et Henri Institoris font paraître à Strasbourg le Malleus maleficarum (le Marteau des sorcières). C’est un véritable changement de perspective de l’Église : alors que jusque là les sorcières étaient pourchassées pour hérésie et que l’Église voyait leurs pratiques comme de simples superstitions sans fondements, elles seront maintenant considérées comme des possédées et une incarnation du démon. Cela a lieu deux ans après la bulle Summis desiderantes affectibus du pape Innocent VIII appelant à intensifier la lutte contre la sorcellerie. On peut y voir une volonté de légitimation de la chasse aux sorcières. Quoi qu'il en soit, le mot « diabolisation » évoque « l’invocation d’un rapport avec le diable ».
Techniques
La charge émotionnelle induite par le processus de diabolisation complique aussi bien le dialogue entre les parties en conflit que que l’analyse objective de la situation. Les exemples de mécanismes de diabolisation utilisés dans ce chapitre sont donc par essence polémique.
Qu’elle soit volontaire ou non, la diabolisation est un processus. On peut aisément identifier certaines de ses methodes qui relèvent généralement d’une désinformation :
- amalgame avec un thème ordinairement mal perçu et avec lequel l’objet possède un point commun (Vous êtes végétarien ? Comme Hitler, alors !) ;
- dévalorisation (Que peut-on espérer d’intelligent de la part d'un sportif ?) ;
- opposition de l’objet de diabolisation à une tradition du groupe dominant;
- invocation de « lois naturelles » qui ne sont souvent que des extrapolations de traditions plus ou moins anciennes ;
- glissement sémantique permettant d’associer un mot à des réflexes de rejet, de peur ou de haine. Par exemple, par connotation.
Les points de vue des deux parties étant fortement polarisés, on notera souvent l’emploi du sophisme:
- Tu ne veux pas sortir avec moi, c’est donc que tu es raciste (ou sexiste, s'il s'agit d'une personne de sexe opposé)
- Ta désapprobation du mariage homosexuel prouve ton homophobie
- Ta critique de tel ou tel dirigeant israélien montre ton antisémitisme
- Vous voudriez des réunions annuelles sur les conditions de travail ? Pourquoi pas des soviets ?
- Comment cela, vous trouvez les services publics trop protégés de la concurrence, vous voulez donc imposer l’ultralibéralisme ?
La diabolisation peut être vue comme l’inverse de la sacralisation ou de la victimisation.
La formation de tabous
La diabolisation est souvent liée à l'utilisation ou à la création de tabous (un sujet qui soit si négativement considéré que son évocation même devienne problématique). Depuis l’après guerre, la publicité recourt parfois à de tels procédés (on se souvient dans les années 1950 d’une marque de margarine évoquant à propos du beurre un préjugé ridicule qui coûtait cher ; aujourd’hui on diabolise plutôt le cholestérol), mais ne peut - par nature - trop forcer sur les messages négatifs, souvent rejetés par l’inconscient quand ils ne sont pas pris par lui à contresens.
La majorité des sociétés étudiées par les ethnologues utilisaient des procédés similaires pour limiter des déviances par rapport à la norme risquant de remettre en cause la viabilité même du groupe. En se sens, la diabolisation n’est rien d'autre que l’exploitation plus ou moins consciente d’un mécanisme naturel.
Une dialectique ambiguë
Les personnes utilisant le terme diabolisation déclarent s’en estimer victimes ou défendre des personnes qui ont été tellement décrédibilisés par ces pratiques qu’elles ne peuvent plus le faire elle-même. Pourtant, se prétendre diabolisé peut être également un moyen de faire passer des accusations légitimes pour une tentative de déstabilisation issue de cette hypothétique diabolisation. Encore une fois la forte polarisation du couple « diabolisant » / « diabolisé » tend à biaiser les discours des deux parties, ce que certains utilisent à leur avantage.
C’est ainsi que l’on voit souvent deux groupes ayant des projets de société très différents se renvoyer mutuellement des accusations de diabolisation.
Un faux problème ?
« Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose ! », constatait amèrement Voltaire en son temps.
Dans l’ensemble, le procédé de diabolisation est aujourd’hui si répandu que son effet s’est quelque peu émoussé. Son utilisation sans discernement déclenche maintenant le plus souvent la dérision en réponse, comme avec le point Godwin des forum de discussion sur Internet. Reste que comme le pourriel, la diabolisation constitue une forme d’encombrement en général non sollicitée de ces canaux de communication.
