Robert Le Vigan
Robert Le Vigan, de son vrai nom Robert-Charles-Alexandre Coquillaud, est un acteur français, né le 7 janvier 1900, rue de la Charbonnière, à Paris dans le XVIIIème, quartier réputé pour être un haut lieu de « bordels ». Son père était médecin-vétérinaire et la légende raconte qu'il aurait choisi son surnom - Le Vigan - suite à l'apprentissage rabâché des départements, notamment du Gard, préfecture Nîmes, sous-préfectures : Alès et... Le Vigan. Robert, surnommé La vigue par son vieux pote, Louis-Ferdinand Céline n'aurait, du reste, jamais mis les pieds dans cette ville !
Refusant de prendre la relève de son père, le jeune Robert s'interesse très tôt à l'art dramatique. Plus de bac de philo donc mais le voilà reçu au concours d'entrée au Conservatoire de Paris. Second prix de comédie en première année, le revoilà en quête d'une stature plus valorisante et quitte le conservatoire, apprenant qu'il ne pourrait jamais obtenir le premier prix vu qu'il fallait partir sous les drapeaux ! Pas le genre de la maison pour La Vigue. Le music-hall étant le seul refuge pour obtenir quelques jobs honorables et casser un minimum la croûte, il se retrouve employé dans plein de rôles imbéciles mais qui lui ont permis de faire ses classes. D'ailleurs ça devait plutôt l'amuser au père Coquillaud ! Un autre pote (d'origine juive...) se manifestera sous le nom de Marcel Dalio avec qui La Vigue poursuivra les cachetons. Pourquoi préciser d'origine juive ? Tout simplement parce que l'avenir et les mauvaises rencontres vont faire de Robert Le Vigan un collaborateur-délateur sous l'occupation. Bien sûr, sa rencontre avec le Destouches (L.-F. Céline) y était sûrement pour quelque chose. Retour au sérieux, en jouant sur l'idée d'un extrême à l'autre, voilà notre bon Coquillaud en train de jouer du Molière et du Regnard en Belgique, ce qui le change sacrémment tout de même. Mais la nation l'appelle... et déguisé en militaire, il effectue son service en tant que fantassin au 167ième régiment d'infanterie situé à Wiesbaden en zone française. Libéré, il reprend du service du côté des provinces en effectuant quelques tournées avec Molière et George Bernard Shaw. Deux troupes, deux noms : Gaston Baty et Louis Jouvet, excusez du peu ! En 1927, il tourne avec Arletty dans des sketches. Et si 1930 était l'année de La Vigue ?
Duvivier le remarque dans une pièce de Jules Renard Donogoo. Il embauche notre Coquillaud et lui donne un rôle dans Cinq gentlemen maudits, rôle qui malheureusement pour lui (et pour nous donc !) le cantonnera comme un acteur équivoque et méchant. « Levez la Bandera et déclamez comme un poète sortie des bas fonds. Et puis du quai des brumes, peignez les choses derrière les choses, comme si pour vous qui voyez un baigneur, ce pourrait être déjà un noyé... ». Et oui, La Vigue était un comédien exceptionnel avec cet œil pétillant comme un goupil parvenu au Tomkin par voie poétique. À tel point qu'un Truffaut, le contactant dans la fin des années soixante, désirant le réabiliter comme le comédien hors pair qu'il était, n'ait pu, finalement, soustraire à sa retraite argentinesque, cette légende qu'aurait pu devenir ce grandiose occupant de la comédie si le lieu théatral de la vie n'eut été investi par... l'Occupation ! Nous y voilà. Ce Christique acteur de Golgotha où, de mémoire de cinéphilique, aucun comédien jusqu'à ce jour n'a réussi à interpréter le Christ avec une telle crédibilité, une telle conviction non pas religieuse mais talentueuse, cet acteur là, se met à basculer dans le trou béant d'un antisémitisme ridicule et abject. L'homme qui vendit son âme à Hitler, avait tourné avec les meilleurs réalisateurs de l'époque. Vous le croyez, vous ? Ecoutez plutôt : Duvivier, Gance, Renoir, L'Herbier, Christian-Jaque, Chenal et enfin Marcel Carné. Aimé de Colette, elle dira après l'avoir vu joué que La Vigue était un acteur « saisissant, immatériel, sans artifice, quasi céleste »; Entre deux contrats La Vigue se retrouvait avec des amis dans des cercles très carrés ! Il y avait là des artistes de tous ordres, Gen Paul, Marcel Aymé, le dessinateur Poulbot du petit Montmartre. Il y avait aussi un homme qui parlait très fort et « très bien »... il s'appellait Céline.
Admiré depuis son admirable Voyage au bout de la nuit, Céline captivait son auditoire en balançant quelques prophéties historiques qui laissèrent réfléchir quelques'uns autour de la table, et dont faisait parti notre Coquillaud. Untel, qu'il fut père ou fils ne saurait oublier qu'une des fameuses prophéties de Céline fut que la guerre éclata, patatresque, non ? Enrôlé dans les transmissions, allant de droite à gauche comme conducteur et profitant de quelques permes pour retrouver ses copains comédiens à Nice, notre Goupil Tomkin fit un détour par Oran pour y rejoindre sa femme de dix ans de relation commune. Pas de rôle, plus de sous, le voilà regagnant Marseille, ville où le comédien Albert Préjean l'en avait fait partir pour l'Algérie. Armistice que je vous dis et alors ? Que faire à part de remonter sur Paris ? Malheureux, quelle erreur mais comment savoir. Hein, comment ? Paris et ses occupants et pas des moindres. Les loups sont rentrés dans Paris et proposent des petits rôles propagandesques à des comédiens de seconde zone en mal de bifteck. Coquillaud ? Présent ! Faut que ça bouffe nom de Dieu ! Comme on dirait - très tendance - aujourd'hui, à l'époque, la radio d'occupation proposait des émissions genre - Ryhtme du Temps - dont le directeur Maurice Rémy, ancien comédien, payait rubis sur l'ongle chaque cachet tenu par « ses employés ». Il n'était pas dit sur les ondes, ouvertement, « morts aux juifs » mais les sketches et les répliques furent suffisamment tendancieuses que notre Coquillaud fût condamné quelques cinq années plus tard, au moment de la libération à purger sa peine en tant que collaborateur.
Et L'assassinat du Père Noël alors ? Ben oui, imbécile heureux d'avoir pu rejouer un grand rôle dans ce film de Christian-Jaque, notre La Vigue rédigea alors une lettre dans laquelle il mentionna sa grande joie d'avoir collaboré à cette réalisation, sans se douter, bien sûr, qu'à la Libération, avoir écrit collaboré durant la guerre et sous l'occupant, avec un producteur « collaborant », ça se fait pas ! A son procès, fidèle au personnage honnête et fou, dans ses rôles au cinéma , extravagant et provocateur, La Vigue en rajoute. « Certainement, monsieur le commissaire, ce mot de »collaboration" est le plus beau mot du monde pour un comédien" et d'expliquer qu'un bon film se fait en collaborant avec l'équipe technique et les acteurs et que cette collaboration reste dirigée et salariée". Pove Tomkin ! T'avais beau regarder ceux de la France d'en bas, du haut de ton arbre, en les traitant de petites fourmis, tu t'es retrouvé halluciné dans le film et hallucinant dans la réalité. « Je veux t'aimer mamie yeuuu, je veux t'aimer d'amouuuuur ! » chantais-tu dans La Romance de Paris et pourtant... Même si Fernand Ledoux et Madeleine Renaud t'ont défendu à ton procès, te voilà dans une autre histoire, une autre chanson : la condamnation. Mais l'on ne peut oublier la prestation offerte par ce comédien à nous autres, les humbles de la « camera obscura », les spectateurs de ton dernier grand rôle, sûrement le plus beau et le plus fou : Goupil Tomkin. Goupil mains rouges fût tourné grâce à toi et laisse, après sa vision dans la salle obscure, un public émerveillé par la prestation quasi unique et si talentueuse que Vous ayez pu nous offrir dans toute l'histoire du cinéma français. Un grand Christ dans Golgotha et un immense déjanté dans Goupil mains rouges.
Grandeur et décadence, voilà la vie qu'aura eu ce monsieur de Coquillaud. Robert Le Vigan, après avoir bourlingué en compagnie de Céline et sa femme (et leur chat !) vers Sigmarengen, La Vigue prend un bateau pour l'Argentine. Entre temps, il jouera un film en Espagne puis filera définitivement vers l'Argentine où il jouera également quelques films.
Il s'éteint le 12 octobre 1972, à l'âge de 72 ans. Malade et renonçant à tout come-back (voir François Truffaut), ce mal-aimé du cinéma français, comme l'a sous-titré Hervé le Boterf, dans le remarquable livre biographique sur le comédien Robert le Vigan, cet enfant du paradis perdu, ce trompettiste à la Jéricho dans le film de Carné (quelques scènes tournées et puis pfuiit ! disparues les rushes. Existent-ils encore, quelques parts ?), cet homme-enfant restera à jamais la plus grande énigme du cinéma français. Comédien avant tous, extrémiste surtout, cabotin et fanfaron à tous les étages, farfelu et foudroyant du haut de son talent, qui peut dire aujourd'hui comment et pourquoi il restera pour nous le seul comédien tragi-comique à qui la vie n'aura permis de garder de lui en mémoire que la plus sombre partie de son histoire.
Revoyez Les Disparus de Saint-Agil, Goupil mains rouges et observez attentivement ses yeux, la pétillance de ses yeux... connaissez-vous un comédien depuis qui ait pu jouer comme lui ? "Tout n'est qu'illusion", aimait-il à répéter. Illusion comique avec un talent comac, sacré coquille, sacré Tomkin, on t'oubliera pas, crois-moi. Acteur écorché vif, Artaud de la pellicule, Bardamu bardé par la gaudriole et les femmes sans vergogne, un des Tordus de l'époque des Jules Berry et autre Saturnin Fabre. "Shakespeare et Gorki dans le même rêve, je devrais dire hallucination, un festin dans un ciel étoilé" (dixit Jean Renoir).
Bibliographie
- Hervé le Boterf : Robert Le Vigan, le mal aimé du cinéma, Éditions France-Empire, 1986.
