Virgile

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Biographie

Publius Vergilius Maro (Virgile) naquit à Andes, près de Mantoue, en Gaule Cisalpine, le 15 octobre -70, sous le consulat de Crassus et de Pompée, dans une famille de petits propriétaires terriens. Crassus et Pompée étaient à nouveau consuls lorsque, seize ans plus tard, en -54, le jour même, dit-on, où disparaissait Lucrèce, le jeune homme revêtit la toge virile. Tout un symbole, sans doute, encore que l’empreinte de l’auteur du De Natura Rerum sur l’œuvre de Virgile soit probablement moins forte que celle de Catulle, son voisin de Vérone, dont il y a tout lieu de supposer qu’il le connut personnellement, ainsi que d’autres poètes en vue, qu’il salue dans les Bucoliques, tels que Aemilius Macer (est-ce le Mélibée des Bucoliques ?), C. Helvius Cinna, du cercle de Catulle, L. Varius Rufus, futur éditeur de l’Enéide, et bien entendu Q. Horatius Flaccus (Lycidas dans la Buc. 9 ?), cet Horace qui deviendra son intime au point de l’intituler animae dimidium meae, « la moitié de mon âme ». De même lia-t-il très tôt amitié avec Quintilius Varus, le futur grand critique (voir Hor. Odes, I, 24), et Cornelius Gallus, qui allait fonder la poésie élégiaque romaine. Il fit des études approfondies dans les domaines les plus divers, lettres, philosophie, droit, médecine, mathématiques en particulier, d’abord à Crémone, puis à Milan, ensuite à Rome, et enfin à Naples, auprès de maîtres prestigieux comme Siron et Philodème, l’un et l’autre de sensibilité épicurienne.

C’est sans doute durant la guerre civile (elle éclata quand il avait vingt ans) qu’il entra en relations avec Asinius Pollion, homme de lettres qui appartenait au cercle de Catulle et des « poètes néotériques », mais aussi figure politique importante et chef militaire qui avait pris parti pour Marc Antoine dans la rivalité qui opposa celui-ci à Octavien, fils et héritier de Jules César, après les Ides de Mars. Pollion commandait plusieurs légions en Cisalpine lorsque Octavien, au lendemain de Philippes (-42), entreprit de déposséder en masse les paysans italiens afin de récompenser les légionnaires césariens. La guerre fit rage de nouveau, mais le parti des spoliateurs eut le dessus, et Pollion, en infériorité, dut se replier. Le domaine paternel de Virgile fut confisqué, et ses légitimes propriétaires faillirent même y laisser la vie (Buc. IX). Parues en -37, les Bucoliques sont un brûlot anti-octavien camouflé en d’inoffensives bergeries. À cette date, Virgile est déjà entré dans le cercle de Mécène, cet influent conseiller d’Octavien que Vipsanius Agrippa accusait d’encourager et de pratiquer lui-même un mode d’écriture à double niveau, désigné assez gauchement comme une « cacozélie cachée », cacozelia latens, (Suét.-Donat, Vie de Virg., 185-8), c’est-à-dire une sorte de mauvais esprit camouflé sous une affectation de zèle, autrement dit une double écriture reposant sur le retournement systématique du sens obvie, cela à la faveur, selon le même Agrippa, de mots à double sens (c’est ce que signifie l’expression communia verba, à tort traduite par « mots d’emploi courant »).

C’est en tout cas à Mécène que sont dédiées les Géorgiques, parues en -29, après un examen de passage que l’on imagine assez pénible, puisque, selon son biographe, Virgile fut contraint de lire à haute voix devant le maître de Rome les quatre livres de son poème, cela jusqu’à l’extinction de voix, vraie ou feinte (Suét.-Don. ibid. 91-93), bon prétexte pour se faire relayer par Mécène. Octavien savait-il à quoi s’en tenir sur les réels sentiments du poète à son égard, et sur le contenu caché de ses vers ? Il faut croire, comme la suite le montrera, mais festina lente ("hâte-toi lentement"), telle était sa devise. Au lieu donc d’abattre d’emblée sa foudre sur la tête de l’audacieux (audax iuuenta, c’est ainsi que Virgile se qualifie lui-même à la fin des Géorgiques), comme il venait de le faire sur celle du poète Cassius de Parme, et comme il s’apprêtait à le faire sur celle du poète Cornelius Gallus, il choisit momentanément de fermer les yeux afin de tirer tout le profit possible d’un poète aussi doué. Aussi lui commanda-t-il sur le champ la composition d’une grande épopée à sa gloire. Virgile n’avait pas le choix. Refuser, ce n’était pas seulement perdre la vie, mais également mettre en danger celle de ses amis, sans parler du sort des Bucoliques et des Géorgiques. D’autant que sa virtuosité dans le maniement de la cacozelia latens lui offrait toujours la possibilité de subvertir le sens patent, qu’on lui imposait, sous un sens latent, qu’il aurait choisi. Alors, bien conscient du bras de fer qu’il engageait avec son impérial commanditaire, il ouvrit le colossal chantier de l’Énéide. Pendant tout le temps que dura ce travail, Octavien, devenu maintenant Auguste, tint l’ouvrier sous la plus haute surveillance, l’assaillant de lettres ambiguës, où la menace se teintait d’enjouement (car lui aussi pratiquait à sa manière la cacozelia latens), l’obligeant à lui rendre compte de l’état d’avancement du projet, et lui enjoignant de lui faire lecture des chants déjà terminés. Cela dura dix ans. À raison de trois vers par jour en moyenne, l’Énéide fut enfin terminée en -19, et il ne restait plus qu’à y mettre la dernière main. Mais, du point de vue d’Auguste, il ne fallait à aucun prix que l’Énéide fût éditée par son auteur même, car il se réservait le droit de la superviser lui-même, voire de la retoucher et de la réorienter à sa guise, avant de la livrer au public. Virgile était devenu un obstacle, il fallait que Virgile mourût. C’est précisément ce qu’il advint le 21 septembre (XI Kal. Octobr.) de l’an -19, où le poète rendit l’âme, paraît-il, dans les propres bras de l’empereur, lequel se glorifia par la suite d’avoir arraché l’Énéide des mains sacrilèges de son auteur, qui voulait à toute force la livrer aux flammes.

Le lecteur des anciennes biographies de Virgile ne devrait jamais perdre de vue que l’empereur avait la haute main sur la publication et la diffusion des écrits, et que nul donc n’était mieux placé que lui pour réécrire l’histoire à son goût.

Bucoliques

Le Recueil paru en -37 se composait des neuf premières bucoliques harmonieusement disposées en deux groupes de quatre autour de la cinquième pièce comme autant de planètes gravitant autour d’un astre. Cet astre, c’est Daphnis, souvent assimilé à Jules César fraîchement assassiné, ce qui est sous-estimer gravement la subtilité virgilienne. En fait, la cinquième bucolique pourrait bien nous présenter deux « Daphnis », l’un ténébreux, celui de Mopse (masque d’Octavien), qui figure en effet le feu dictateur, l’autre lumineux, celui de Ménalque (masque de Virgile), qui représente Catulle, secrètement éliminé par le premier. On ne peut qu’admirer les impeccables proportions de ce petit « temple pythagoricien », pour reprendre la métaphore de P. Maury qui fut le premier à les mettre en évidence en 1944. L’architecture la plus visible, qui donc équilibre les quatre premières pièces (83, 73, 111 et 63 vers = 330) par les quatre dernières (86, 70, 110, 67 vers = 333) autour du pivot central (90 vers), se redouble d’une autre, plus secrète, qui les couple par cercles concentriques (I = IX ; II + VIII ; III + VII ; IV + VI), lesquels correspondent à des thèmes (malheurs des paysans expropriés ; tourments de l’amour ; joutes poétiques ; élévation au niveau universel et cosmique) autant qu’à des formes (alternance de dialogues et de chants continus), et obéissent aux mêmes proportions numériques que dans la première architecture, soit : I + IX + II + IV (333 vers), face à III + VII + IV + VI (330 vers). C’est en -26, juste après la disparition tragique de Gallus, acculé au « suicide » par Auguste, que Virgile ajouta une dixième pièce à son édifice en hommage à l’ami disparu. Geste courageux, téméraire même, puisque Gallus faisait l’objet d’une damnatio memoriae ("condamnation à l’oubli"), mais que le poète sut masquer ingénieusement en maquillant la mort réelle de son ami en mort métaphorique. Auguste ne s’y trompa sûrement pas, mais à cette époque l’Enéide, à laquelle il tenait tant, était en pleine élaboration, ce qui rendait son auteur intouchable.

Géorgiques

Ce poème didactique se divise en quatre livres (514, 542, 566, 566 vers), abordant successivement la culture des champs, l’arboriculture (spécialement la vigne), l’élevage et l’apiculture. S’inspirant surtout d’Hésiode, de Lucrèce et d’Aratos, mais aussi de Théophraste, de Varron, de Caton l’Ancien, voire d’Aristote, Virgile trace son chemin propre en infusant à l’intérieur de la matière proprement didactique, souvent aride et ingrate en soi, ce que l’on pourrait appeler « l’âme virgilienne », faite d’une extraordinaire empathie à l’égard de tous les êtres, qui anime l’inanimé, comprend de l’intérieur végétaux et animaux, participe activement au travail à la fois pénible et exaltant du paysan. Les Géorgiques sont beaucoup moins un traité d’agriculture (aussi ne visent-elles pas à l’exhaustivité) qu’un poème sur l’agriculture ; elles s’adressent au moins autant à l’homme des villes qu’à l’homme des champs. Elles offrent à l’amateur de poésie un plaisir sans cesse renouvelé, autant par leur sujet même qui ressource les Muses dans la fraîcheur et l’authenticité de la nature, que par le souffle qui les soulève de bout en bout, et par l’extraordinaire variété de leur style. Virgile sait agrémenter son sujet d’épisodes variés et de véritables morceaux de bravoure qui sont autant de « respirations » dans le poème. On peut citer les Pronostics de la guerre civile, l’Hymne au Printemps, l’Eloge de l’Italie, l’Eloge de la vie champêtre, l’Epizootie du Norique, le Vieillard de Tarente, Aristée et ses abeilles, Orphée et Eurydice. Un mot sur ce dernier épisode, le plus célèbre de tous, pour révoquer en doute la curieuse assertion de Servius selon laquelle Virgile l’aurait écrit (ainsi probablement que l’ensemble de l’histoire d’Aristée dans laquelle il est serti) afin de remplacer un prétendu éloge de Gallus qu’Auguste l’aurait obligé à détruire. On a détecté dans les Géorgiques l’influence du spiritualisme néo-pythagoricien, dont Virgile exposera la doctrine au sixième chant de l’Enéide par le truchement d’Anchise. Quant à l’orientation politique de ce poème, elle reste bien sûr la même que dans les Bucoliques, c’est-à-dire violemment hostile aux visées autocratiques de l’héritier de César. En d’autres termes, ici comme dans les Bucoliques, quoique moins densément, la cacozelia latens est à l’œuvre. Elle subvertit notamment la grande invocation à Octavien qui ouvre le premier livre, le développement sur le Progrès, fruit du labeur humain, mais dont un certain Labor improbus ("Labeur déshonnête", aussi bien que « Souffrance immense ») confisque tous les fruits ; la fable d’Aristée (masque du prince, bien moins flatteur qu’il n’y paraît) ; ou encore la fervente prière qui clôt le premier livre en implorant les dieux de préserver pour le salut de Rome « ce jeune homme » (hunc iuuenem), expression par laquelle Virgile feint de désigner Octavien, alors que, plus probablement, c’est à lui-même qu’elle réfère (hypothèse confirmée par Horace à la fin de l’ode I, 2).

Enéide

Offrir à Rome une épopée nationale capable de rivaliser en prestige avec l'Iliade et l’Odyssée, tel est le premier défi que Virgile avait à relever en entreprenant l’Enéide. Mission réussie, puisque, l’œuvre à peine publiée, son auteur fut communément salué comme un alter Homerus, le seul capable de disputer à Homère sa prééminence au Parnasse.

Virgile ne cache d’ailleurs nullement son ambition. Au niveau architectural le plus visible (car l’Enéide fait jouer simultanément plusieurs « géométries »), le poème se compose d’une Odyssée (chants I à VI : les errances d’Enée, rescapé de Troie, pour atteindre le Latium) suivie d’une Iliade (chants VII à XII : la guerre menée par Enée pour s’établir au Latium).

Mais l’émulation avec Homère se manifeste surtout par le nombre considérable des imitations textuelles, dont les critiques s’employèrent très tôt à dresser la liste, cela quelquefois dans une intention maligne, et pour accuser Virgile de plagiat. À quoi celui-ci répliquait qu’il était plus facile de dérober sa massue à Hercule que d’emprunter un vers à Homère. Et de fait, loin qu’elle soit servile ou arbitraire, l’imitation virgilienne obéit toujours à une intention précise et poursuit un projet qu’il appartient au lecteur de découvrir à travers l’écart, parfois minime, qui la sépare de son modèle, Homère ou l’un des nombreux autres écrivains, tant grecs que latins, auxquels Virgile se mesure tout en leur rendant hommage. Ce jeu intertextuel presque illimité n’est pas la moindre source de la fascination qu’exerça toujours l’Enéide sur les lettrés.

Le second défi consistait à filtrer l’actualité de Rome à travers le prisme de la légende. Deux fils s’entrelacent constamment pour former la trame de l’Enéide, celui des origines troyennes de Rome et celui de la Rome augustéenne. Plus d’un millénaire sépare ces deux fils. Pour franchir un tel abîme temporel, et annuler en quelque sorte le temps, le poète, outre l’usage systématique qu’il fait de l’allégorie, ne s’interdit pas de recourir éventuellement à la prophétie, et peut même, au beau centre de l’œuvre, descendre jusqu’aux enfers afin d’en ramener une vision panoramique, sub specie aeternitatis, de la grandeur romaine vue comme devant encore advenir.

Il fallait montrer comment, à partir de presque rien, Rome s’était élevée jusqu’à l’empire du monde ; il fallait faire ressortir le dessein providentiel qui avait présidé à cette irrésistible ascension ; surtout, il fallait montrer comment, à travers la personne sacrée d’Auguste, l’Histoire venait trouver son achèvement et son couronnement dans une paix et un bonheurs universels. C’est du moins ce qu’Auguste attendait, ou plutôt ce qu’il exigeait de lui. Et ici se situe le troisième défi relevé par Virgile, le plus redoutable sans doute, car il y allait de sa vie, et surtout de sa dignité. Il refusa de se soumettre, et comme la résistance frontale au despote était exclue, restait, comme dans ses deux œuvres précédentes, le recours à la cacozelia latens, mais cette fois il fallait tenir la distance sur près de 10.000 vers, en marchant sans cesse sur la corde raide, entre la Charybde du trop dire et la Scylla du trop peu dire. Telle Pénélope qui défaisait la nuit ce qu’elle avait tissé le jour, le « chantre officiel de l’Empire » redoublait secrètement l’Enéide officielle, et mensongère, d’une anti-Enéide selon son cœur, attachée à l’autre comme son ombre afin de la subvertir à mesure qu’elle s’avançait. Il ne s’agit d’ailleurs aucunement, pour accéder à cette Enéide authentique, de « lire entre les lignes », mais tout au contraire de soumettre le texte à une analyse rigoureuse et sans complaisance. Alors, on voit l’Enéide officielle se dissoudre de soi-même, et ses signes s’inverser, le « pieux » Enée laissant place à un pur scélérat, Vénus, sa si compatissante génitrice, se révéler pour ce qu’elle est en réalité, c’est-à-dire un impitoyable génie du mal, tandis que, face à un Jupiter plus que fluctuant, la sévère Junon, protectrice des sublimes Didon et de Turnus, apparaît dans toute sa majesté de Reine du Ciel et de vengeresse de la vertu. Auguste était joué, et il le savait. Mais il pouvait encore frustrer Virgile de sa victoire, et imposer au monde une lecture de l’Enéide conforme à ses vœux, et à la commande qu’il avait passée à son auteur. Après tout, en recouvrant sa vraie pensée d’un vernis qui la contredisait, Virgile ne prenait-il pas le risque de l’enfermer dans une tombe ? Certes, il avait des amis qui connaissaient la vérité, mais Auguste avait le moyen de les faire taire, et quant à la masse de l’opinion, ou quant à la postérité, il suffirait de l’intoxiquer habilement avec la fiction d’une amitié sans nuages entre le poète et le prince, présenté même comme le vrai sauveur de l’Enéide. Comment penser après cela que ce poème n’était pas écrit à sa gloire ? Pour plus de sûreté, il ajouta quelques dizaines de vers à des endroits stratégiques du texte afin de mieux en empêcher le sens caché d’affleurer. Vingt siècles plus tard, Auguste triomphe toujours. Pour longtemps ?

Appendix Vergiliana

La gloire de Virgile repose fermement sur ces trois piliers que sont les Bucoliques, les Géorgiques et l’Enéide. Quant aux diverses pièces et piécettes qui lui sont adjugées par l’Appendix Vergiliana, elles doivent être considérées avec la plus grande circonspection, surtout à la lumière des circonstances de la mort du poète, et dans le contexte de la bataille aussi féroce que secrète qui se livra dès son vivant autour de la signification, surtout politique, de son œuvre. Il ne fait guère de doute en particulier que le Culex ("Le Moucheron" : ou « le Moustique » ?), cette œuvrette indigeste qui étale son ennui sur pas moins de 413 vers, porte la marque non de Virgile, mais de son meurtrier.

Liens

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